dimanche 18 décembre 2005

L'exécution d'une empoisonneuse, 1676-1680

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Au cours de déclamation de Monsieur Wangermée, on faisait aussi de l’Histoire, tout en racontant des histoires. Il avait un faible pour l’affaire des Poisons, il se délectait de raconter avec force détails toutes les horreurs commises par les Brinvilliers, les Montespan, les Monvoisin et autres ensorceleuses et faiseuses d’anges, roturières ou princesses de sang.

Le texte qu’il m’avait proposé était une lettre de Madame de Sévigné, où elle décrivait à sa fille l’exécution d’une de ces sorcières qu’on brûla à cette époque charnière, tendue tel un voile entre l’obscurantisme qui entachait encore la Renaissance, et les Lumières qui devaient illuminer le Grand Siècle. 

Dans sa série « Le masque de fer », Patrick Cothias met en scène, avec la liberté dumassienne qu’on lui connaît, cette page controversée de l’histoire de France. (Bigre, c’est vrai qu’elle a failli jeter de l’ombre sur l’ardeur solaire de Louis XIV). Soutenue par le dessin inimitable de Marc-Renier, c’est l’une des séries les plus originales de maître de la bd historique.

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Détail amusant, les intrigues de Monsieur ont pour cadre la Maison Curtius, une demeure patricienne du début du XVIIe siècle située à Liège, quai de Maestricht. C'est encore à Liège que fut arrêtée la marquise de Brinvilliers, réfugiée dans un couvent.

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Extrait de Madame de Brinvilliers, la marquise empoisonneuse, de Jeanine Huas, Fayard.

L’interrogatoire terminé, certains juges se retirent. Les autres se rassoient sur le banc de pierre qui court le long d’un mur de la salle tandis que M. Rinffand, le médecin, M. Turbier, le chirurgien, et André Guillaume, le bourreau, y font leur entrée. C’est alors que Marie-Madeleine aperçoit les seaux pleins d’eau derrière le chevalet. Elle trouve le courage d’ironiser :

— C’est assurément pour me noyer que vous avez rempli ces seaux. Car de la taille dont je suis, on ne peut prétendre me faire avaler tout cela.

Personne ne semble avoir entendu. M. le substitut de Lameth s’entretient avec Rinffand qui le rassure : l’objet que la condamnée a confié à Mme du Rus et qu’un garde vient de lui remettre n’est autre qu’une dent en ivoire. Sachant qu’avant la torture on fouille la bouche des patients pour voir s’ils n’y cachent pas quelque amulette, Marie-Madeleine a voulu éviter – suprême coquetterie – qu’on extirpe cette prothèse devant la cour. Déjà Guillaume l’a débarrassée de sa mante et commencé de la déshabiller. Lorsqu’elle est entièrement nue, il la fait asseoir sur la table de torture, haute de deux pieds, et attache ses chevilles à deux anneaux fixés devant elle sur le sol, cependant que le docteur Rinffand lui prend le pouls qu’il vérifiera à diverses reprises au cours de la question. Le bourreau l’allonge ensuite sur le matelas puis, aidé d’un valet, attache ses poignets aux anneaux scellés dans le mur à deux pieds quatre pouces l’un de l’autre, et à trois pieds de hauteur du sol. Les cordages étant tendus avec force pour étirer au maximum les membres de la suppliciée, on lui soulève les reins afin de les faire reposer sur un tréteau de bois de deux pieds de haut (il sera remplacé par un autre de trois pieds de haut au moment de la question extraordinaire. Ainsi son corps décrit-il une courbe, comme si on l’avait couchée sur une roue. Pour la question ordinaire, il s’agit de lui faire absorber quatre coquemars d’eau (pour la question extraordinaire, elle devra en ingurgiter quatre de plus).

Sur un signe du procureur général, Guillaume prend une corne en guise d’entonnoir et l’introduit dans la bouche de la marquise. Puis il verse lentement le premier coquemar…

(…)

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A bout de forces, Pirot remonte errer près de la chambre de la question. Enfin, à une heure et demie, il peut y pénétrer. La torture vient juste de finir. Le spectacle qu’entrevoit le malheureux abbé est effrayant. Là-bas, près de la cheminée où brûle un grand feu, Marie-Madeleine, le visage boursouflé, les yeux clos, est étendue sur un matelas.

Déjà Palluau attire le prêtre à l’écart et le prévient que la marquise ne sera pas en mesure de parler avant un long moment. Il ne cache pas son dépit : elle n’a déclaré que « peu de choses sous la torture »… et lavé Pennautier de tout soupçon. (…)

Lorsqu’il revient dans la chambre de la question, Marie-Madeleine repose toujours sur le matelas, près du feu. Mais ses yeux, dans la pénombre rougeâtre, brillent anormalement.

    Ah ! Monsieur, dit-elle sitôt qu’elle l’aperçoit, il y a longtemps que je souhaite de vous voir pour me consoler avec vous. Voilà une question qui a été bien longue. Mais c’est la dernière fois que je traiterai avec les hommes, je n’ai plus quà penser à Dieu ; je ne veux plus être occupée que de Lui.


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L’exécution de la Voisin.Madame de Sévigné.

A Paris, le vendredi 23 février 1680

    Je ne vous parlerai que de Mme Voisin ; ce ne fut point mercredi, comme je vous l'avais dit, qu'elle fut brûlée, ce ne fut qu'hier. Elle savait son arrêt dès lundi, chose fort extraordinaire. Le soir elle dit à ses gardes : « Quoi ? Nous ne faisons pas médianoche ? » Elle mangea avec eux à minuit, par fantaisie, car ce n'était point jour maigre ; elle but beaucoup de vin, elle chanta vingt chansons à boire. Le mardi, elle eut la question ordinaire, la question extraordinaire : elle avait dormi huit heures. Elle fut confrontée à Mme de Dreux, Le Fréron, et plusieurs autres, sur le matelas de torture : on ne dit pas encore ce qu'elle a dit. On croit toujours qu'on verra des choses étranges. Elle soupa le soir, et recommença, toute brisée qu'elle était, à faire la débauche avec scandale : on lui en fit honte, et on lui dit qu'elle ferait bien mieux de penser à Dieu, et de chanter un Ave Maris Stella, ou un Salve Regina, que toutes ces chansons. Elle chanta l'un et l'autre en ridicule, elle mangea tout le soir et dormit.
    Le mercredi se passa de même en confrontations, et débauches, et chansons. Elle ne voulut point voir de confesseur.
    Enfin le jeudi, qui était hier, on ne voulut lui donner qu'un bouillon : elle en gronda, craignant de n'avoir pas la force de parler à ces Messieurs. Elle vint en carrosse de Vincennes à Paris. Elle étouffa un peu, et fut embarrassée ; on voulut la faire confesser -- point de nouvelles. A cinq heures on la lia ; et, avec une torche à la main, elle parut dans le tombereau, habillée de blanc : c'est une sorte d'habit pour être brûlée. Elle était fort rouge, et on voyait qu'elle repoussait le confesseur et le crucifix avec violence.
    A Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et devant l'Hôtel-de-Ville elle se défendit autant qu'elle put pour sortir du tombereau : on l'en tira de force, on la mit sur le bûcher, assise et liée avec du fer. On la couvrit de paille. Elle jura beaucoup. Elle repoussa la paille cinq ou six fois ; mais enfin le feu augmenta, et on l'a perdue de vue, et ses cendres sont en l'air présentement. Voilà la mort de Mme Voisin, célèbre par ses crimes et son impiété. On croit qu'il y aura de grandes suites qui nous surprendront.
    Un juge, à qui mon fils disait l'autre jour que c'était une étrange chose que de la faire brûler à petit feu, lui dit : « Ah ! Monsieur, il y a certains petits adoucissements à cause de la faiblesse du sexe.
    — Eh quoi ? Monsieur, on les étrangle ?
    — Non, mais on leur jette des bûches sur la tête ; les garçons du bourreau leur arrachent la tête avec des crochets de fer ». Vous voyez bien, ma fille, que cela n'est pas aussi terrible que l'on pense. Comment vous portez-vous de ce petit conte ? Il m'a fait grincer les dents.

Posté par caribbeanblue à 11:26 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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