samedi 7 janvier 2006

Premières communions

Le curé du village c’était un peu Don Camillo, vingt ans après… Il n’avait pas passé le cap du concile Vatican II. Donc il se baladait toujours à travers les rues à bicyclette (et Dieu sait si le relief, chez nous, n’est pas aussi plat qu’on le dit). En soutane noire. Oui, Monsieur. Et ça allait plus loin encore : l’autel était resté au fond du chœur de l’église. La messe était dite « du fond du chœur », absolument, et le dos tourné aux fidèles, encore bien. Il ne serait pas dit que Monsieur le curé  tournerait le dos à Dieu dans sa Maison. Qu’à cela ne tienne, nous, les enfants du catéchisme, nous devions nous mettre au premier rang à la grand messe du dimanche matin. Et pas question de rêvasser ou de faire semblant de prier. Il y avait un rétroviseur placé sur l’autel. Nous en étions avertis.

Une bonne raison de ne pas manquer la messe du dimanche matin, c’était les chants en latin. Kyrie Eleison, Gloria in excelsis Deo, Credo in unum Deum omnipotentem, et Agnus dei qui tollis peccata mundi, miserere nobis, ça n’avait plus de secret pour moi à huit ans et demi.

Mais le point fort de la messe, c’était la communion. Le long de la croisée du transept, deux banquettes en bois s’alignaient, séparant la nef du chœur. Une nappe blanche impeccablement repassée recouvrait chacune. Pendant que l’organiste œuvrait, les personnes qui devaient (comme nous) ou souhaitaient communier, venaient s’agenouiller en rang d’oignon le long de ces banquettes, et plaçaient leurs mains sous la nappe. Monsieur le Curé défilait alors, armé de son ciboire, et déposait les hosties sur les langues en disant « Le corps du Christ, amen ». Il fallait bien qu’il dise « amen » lui-même, car l’hostie ayant déjà été déposée dans la bouche du communiant, celui-ci était empêché de faire usage de sa langue. C’est que ça colle, ces bazars-là.

Pour pouvoir communier, encore fallait-il ne pas être en état de péché mortel. Dans notre cas, pour ne pas l’être, il suffisait d’assister à la messe une fois par semaine. Si, pour une raison quelconque, nous allions assister à la messe dans une autre paroisse, cela était toléré, mais il fallait rapporter un mot dûment signé par le prêtre. Et puis d’ailleurs, après la messe, on sortait par la sacristie, on signait le registre et on avait droit à un bonbon. Au bout de vingt signatures, nous recevions un livre d’images pieuses.

Au catéchisme, Monsieur le curé nous disait que pour les adultes, c’était bien différent. Ils avaient des tas de raisons de tomber en état de péché mortel. Ces raisons s’appelaient les tentations. D’après lui, la tentation la plus prisée était le péché de chair. Et ça, il nous l’avait expliqué aussi, quand il voulait nous persuader que, pour nos parents, nous étions le fruit de leur amour (je me demandais bien de quel fruit je pouvais tenir, ça pouvait être une banane, et ça n’était pas flatteur). Il ajoutait que la conception d’un enfant dans les liens du mariage était le chemin de la plupart des hommes. (Les autres, qui avaient eu l’intuition de leur vocation, devenaient prêtres, ou moines, ou religieuses). Pour ce faire, il fallait que « le tube de l’homme entre dans le corps de la femme ». Et cette chose si merveilleuse, si au grand jamais elle se passait entre personnes qui n’étaient pas unies devant Dieu, ça c’était la damnation éternelle assurée. Nous avions tout le temps d’y réfléchir.

D’ailleurs, avec Sylvia, nous n’avions pas attendu les élucubrations de Monsieur le curé pour découvrir la différence entre un garçon et une fille. Ca me turlupinait, moi. Je me demandais, puisque les petites filles n’ont pas encore de seins (ou du moins, ont un buste semblable à celui des garçons), comment on pouvait distinguer un bébé mâle d’un bébé femelle. Et apparemment, Sylvia elle se posait des questions aussi, parce qu’un jour, en jouant dans la prairie derrière chez elle, je devais faire pipi. Je me suis éloigné, mais elle m’a suivi et elle m’a imité. J’étais très étonné de la voir baisser sa culotte et s’accroupir. Je n’ai pas osé lui faire la remarque, mais j’ai bien vu qu’elle n’avait pas de… enfin, qu’elle n’avait pas comme tout le monde. En rentrant chez moi je m’étais enquis de ce mystère auprès de maman. Comme elle connaissait bien les parents de Sylvia, elle devait être au courant.

— Maman, Sylvia, on lui a coupé son zizi ?

Maman a ri en me disant que non. Elle ne m’a pas fourni d’autre explication.

Quand Monsieur le curé a expliqué l’histoire du tube, j’ai compris. Et Sylvia aussi, elle a dû capter quelque chose, parce qu’elle m’a regardé à ce moment-là et ses yeux faisaient des petites bulles.

Je l’aimais bien, Sylvia. D’ailleurs, quand on serait grands, on aurait une ferme avec plein d’animaux. Elle serait vétérinaire et moi, fermier. Le jour de notre première communion, elle était à côté de moi, sur le banc. Nous nous sommes agenouillés, nous avons mis nos mains sous la nappe blanche, comme on nous l’avait appris. Monsieur le curé a déposé une hostie sur ma langue. C’est alors que j’ai fait ce qu’il ne fallait pas. J’ai voulu voir Sylvia recevoir sa communion. J’ai tourné la tête vers la gauche. Et là, j’ai vu Sylvia, avec son air sérieux, le nez en l’air et les yeux grands ouverts, qui tirait la langue à Monsieur le curé. Monsieur le curé n’avait pas l’air fâché. Il a attrapé une hostie dans la coupe. C’était trop comique à voir. On aurait vraiment dit qu’elle lui faisait une grimace en plein visage. J’ai éclaté de rire. A ce moment, l’hostie qui était destinée à Sylvia a atterri sur mon nez, en même temps que la main de Monsieur le curé.

Posté par caribbeanblue à 17:44 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


Commentaires sur Premières communions

Nouveau commentaire